Cela fait quelque temps que je réfléchis à rédiger cet article (je parlais de procrastination il y a peu, nous y voilà). Parce que c’est un sujet difficile et sensible à aborder, je voulais trouver une façon juste d’en parler.
L’arrivée du printemps m’a décidé à passer à l’action. Car, en médecine chinoise, l’émotion associée à cette saison est la colère : vous la ressentez peut-être en vous ou dans votre entourage. À tort, la colère est souvent associée à la violence. Or, c’est tout autre chose.
Actuellement, il est vraiment difficile de passer à côté de la violence : guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, affaire Epstein, féminicides, agressions racistes, propos homophobes…
La violence est partout dans sa forme la plus brutale, mais aussi de manière plus pernicieuse. Car oui, la violence n’est pas toujours celle que l’on croit. Elle peut s’installer lentement, rester invisible. Le récent procès Pelicot nous l’a rappelé, où près de 50 hommes dits « normaux » ont fait subir l’innommable à une femme.
La violence peut être banale, quotidienne, insidieuse, normalisée, banalisée. Et je suis convaincue qu’apprendre à reconnaître ce qui nous fait du mal, c’est déjà commencer à nous protéger.
Au programme dans cet article :
- Les différentes formes de violence
- Pourquoi tant de violence ?
- Reconnaître quand une relation n’est pas saine
- Comment se protéger ?
1. les différentes formes de violence
Violence : Caractère de ce qui se manifeste, se produit ou produit ses effets avec une force intense, brutale et souvent destructrice.
— Dictionnaire Larousse
Pour pouvoir identifier la violence, il est important de la décrire précisément. Comme toujours, j’aime me référer à la définition. Le dictionnaire Larousse définit la violence comme le « caractère de ce qui se manifeste, se produit ou produit ses effets avec une force intense, brutale et souvent destructrice« . Dans cette définition, je retiens des mots sans équivoque : « force », « brutale » et « destructrice ». De fait, on réduit souvent la violence à un acte physique. Pourtant, l’absence de coups ne signifie par l’absence de violence.
Et pour cause, la violence peut prendre différentes formes, des plus reconnaissables aux plus dissimulées :
- La violence physique : bousculades, coups, morsures, brûlures, mutilations ;
- La violence sexuelle : exhibitionnisme, voyeurisme, attouchements, viols ;
- La violence verbale : insultes, jugements, moqueries, propos dégradants ;
- La violence psychologique : menaces, chantage, emprise, isolement, exclusion, ignorance ;
- La violence économique : contrôle financier, surveillance accrue, dépense forcée ;
- La violence médicale : actes de soin imposés, propos déplacés, douleur minimisée.
De par sa diversité, la violence peut s’installer dans tous les espaces de notre vie : au sein du couple, dans le cadre familial et/ou amical, dans l’espace public, dans les médias, sur les réseaux sociaux, en entreprise, à l’école, dans un club de sport, dans les jeux vidéo. Et elle peut y prendre place dès notre plus jeune âge. Exposés à des interactions dites « normales » pour nous (car « habituelles »), nous oublions qu’il s’agit de violence dans certains cas.
Et de fait, elle concerne tout le monde :
- Toute personne qui appartient à un groupe stigmatisé en fonction de son genre, sa religion, ses convictions politiques, son orientation sexuelle ou encore son origine ;
- Toute personne étant dans une relation déséquilibrée : conjoint(e) / conjoint(e), parent / enfant, manager / managé(e), professeur / élève, entraîneur / sportif, enfant / enfant (au sein d’une même fratrie ou à l’école) ;
- Mais aussi, envers nous-mêmes : exigence excessive, dénigrement intérieur.
Vous l’aurez compris : la violence est partout, sous des formes variées, parfois même dans les relations en lesquelles nous avons confiance. En prendre conscience, c’est poser des mots sur ce que nous voyons, ce que nous subissons et, dans certains cas, ce que nous faisons subir à l’Autre. Car oui, nous pouvons toutes et tous être violent(e)s.
2. pourquoi tant de violence ?
L’explication de la psychanalyse
La violence est difficile à expliquer. Pourquoi l’être humain met-il en péril l’amour, la vie ? Pourquoi consent-il au pire, veut-il la destruction au point de ne pas pouvoir s’arrêter ? Pourquoi éprouve-t-il, dans certains cas, une forme de plaisir à détruire, à se détruire ? Parce qu’au-delà de ces arguments rationnels, il y a autre chose : la pulsion de mort, théorisée par le psychanalyste Sigmund Freud en 1920.
La pulsion de mort est une tendance naturelle à l’agressivité et à la « destructivité », qui fait partie de la vie psychique de chaque être humain. Précision importante, je parle ici de la structure psychique du « commun des mortels », je ne traiterai pas dans cet article des personnalités antisociales ou perverses, qui elles ont un rapport à la violence totalement différent.
Comme deux faces d’une même pièce, elle forme un tout équilibré avec la pulsion de vie : nous sommes tous animés par des élans d’amour, de désir, de partage mais aussi par des élans d’exaspération, d’agressivité et de destructivité. Cette pulsion de mort n’est donc pas quelque chose de mauvais en soi, c’est tout à fait humain. Peut-être l’avez-vous d’ailleurs déjà, vous-même, ressentie ? Sachez que la pulsion de mort n’est pas un problème en soi. Ce qui compte, c’est ce qu’on va en faire : trouver d’autres solutions et mécanismes pour se soutenir, plutôt que détruire.
Et la première étape, c’est que chacun en prenne conscience, non pas pour condamner mais pour identifier notre violence (ou celle de l’Autre). En regardant la violence en face, nous pouvons commencer à agir dessus afin de s’en protéger. La seconde étape est d’apprendre à ne pas diriger cette violence contre soi ou contre les Autres. Car on ne fait que se blesser davantage, blesser l’Autre et s’enliser dedans. Ignorer la violence nous rend vulnérables à nos propres excès de violence.
🎧 Consentir à la destruction ? « Oppenheimer » avec Freud et Lacan
Si le sujet vous intéresse, je vous conseille cet épisode du podcast L’Inconscient, sur France Inter. Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste de l’Ecole de la Cause freudienne, s’appuie sur les réflexions de pulsion de mort chez Freud et Lacan pour examiner le consentement à la destruction par le biais d’Oppenheimer, le père de la bombe nucléaire.
> Écouter l’épisode en replay
La racine émotionnelle

Je l’évoquais en introduction, la violence est souvent associée à la colère. C’est certainement pour ça que cette émotion a si mauvaise réputation. Pourtant, comme toutes nos émotions, la colère joue un rôle clé dans notre vie : elle nous pousse à nous mettre en mouvement lorsque l’un de nos besoins vient d’être remis en cause. Dans le cas de la colère, notre cerveau sécrète deux hormones (l’adrénaline et le cortisol) pour libérer une énergie puissante qui nous pousse à nous défendre en cas d’injustice ou de remise en question de l’ego.
La colère n’est donc pas dommageable en tant que telle, mais les réactions émotionnelles qui y sont associées peuvent l’être. Si nous choisissons d’exprimer notre colère à l’Autre par toute forme de violence, il y a peu de chances que la personne en face soit dans une position d’écoute et de compréhension. Parce qu’elle est mal gérée, non comprise et devient vite destructrice.
Et vous, vous souvenez-vous de la manière dont vous avez réagi la dernière fois que vous vous êtes senti blessé(e) ?
La violence peut également être liée au registre émotionnel de la peur. Face à un danger immédiat, notre cerveau va enclencher l’un des trois réflexes de la peur pour nous indiquer que c’est le moment d’agir. Ce sont des réactions spontanées, instinctives, animales pour assurer notre survie : se battre, se figer ou fuir. Ainsi, l’insécurité peut déclencher l’attaque. Malheureusement, notre cerveau ne fait pas toujours la différence entre une situation qui remet réellement en question notre survie et une situation moins grave, le dispositif qu’il déclenche est le même : il va mobiliser nos réflexes instinctifs.

Dans notre société actuelle, certains discours normalisent la violence, polarisent les points de vue. Autant de mécanismes, qui nourrissent la colère et la peur de l’Autre (ou de l’avenir), que cela soit légitime ou non. Si ces réactions sont humaines, elles peuvent aussi être renforcées par notre environnement et nos croyances.
Les croyances limitantes
« Toutes les personnes qui ont subi des violences dans leur enfance vont être violentes. » Je le lis, l’entend souvent. Quand nous voyons les statistiques des violences que subissent les enfants et les femmes, permettez-moi de vous dire que « Non, et heureusement ! ». Par contre, il est indéniable que si nous grandissons dans un climat où la violence est une réponse “ acceptée ” pour exprimer nos émotions, il va falloir un grand courage et une puissante force pour stopper le schéma de répétition. Si, malheureusement, certaines personnes n’ont pas eu d’autres choix que de se construire dans des environnements intrinsèquement violents, la prise de conscience est la première étape pour enrayer ce fonctionnement.
Œil pour œil, et le monde entier finira aveugle.
— Gandhi
💡 Petit arrêt sur la masculinité toxique
Nous en parlons un peu moins, à tort selon moi. La masculinité toxique est une forme de violence entre les hommes qui regroupent les injonctions sociales à devoir être fort et performant, à dominer, à séduire, à ne rien ressentir… Si un homme ne « répond » pas à ces exigences, il peut être moqué, humilié par ses pairs.
Or, je suis convaincue que si les hommes étaient moins violents entre eux et avec eux-mêmes, ils le seraient probablement moins avec leur entourage, notamment avec les femmes et les enfants.
3. reconnaître quand une relation n’est pas saine
Ce n’est pas inné de se poser la question « Suis-je en train de subir une forme de violence au travail, dans la rue, dans mon couple, dans une relation amicale ? ».
Car poser des mots sur des situations vécues (ou observées) peut s’avérer compliqué, parfois brutal. C’est tout à fait humain d’avoir besoin de temps pour le faire. Commencer à prendre conscience de la violence qui nous entoure, c’est commencer à avancer pour mieux se protéger ensuite.
Et pour ça, reformuler la question peut aider : non pas « Est-ce que ce comportement ou ces mots sont violents ? » mais « Qu’est-ce que cette situation me fait à moi ? Qu’est-ce que je ressens dans mon corps, dans mon rapport à moi-même ? ». Plusieurs signaux qui peuvent également alerter sur une violence que l’on subit, mais aussi que l’on peut percevoir chez l’Autre :
- La perte d’estime de soi et de confiance en soi
- Le bouleversement émotionnel (tristesse, peur, colère intenses)
- L’anxiété et les crises d’angoisse
- L’isolement social et le repli sur soi
- Des troubles du sommeil et/ou de l’alimentation
- Le recours à des substances addictives (drogues, alcools, médicaments)
Pour soutenir votre réflexion, le Violentomètre, un outil téléchargeable gratuitement, permet d’évaluer le niveau de violence dans le cadre conjugal.
Enfin, j’ai envie de vous rappeler qu’une relation ne devrait jamais faire mal (qu’elle soit amoureuse, familiale, amicale, professionnelle…). Recevoir des remarques comme « Je suis dur(e) avec toi mais c’est pour ton bien » ou encore « Je suis comme ça. Si tu n’es pas content(e), tu n’as qu’à partir », ou enfin « Je ne suis pas comme ça mais c’est toi qui m’a poussé à bout », c’est un mode d’apprentissage, d’éducation, d’amour violent qui ne fait régner que la souffrance, la douleur et la crainte.
💡 L’illégitimité des émotions, de la violence sur la violence
Quand nous verbalisons à l’Autre une situation de violence vécue, notre sensibilité sur un sujet ou tout simplement un besoin pour soi, il n’est pas rare d’entendre « Tu en fais trop », « Tu vois le mal partout », « Tu ne devrais pas voir les choses comme ça » , « C’est un peu de ta faute aussi », et j’en passe.
Qu’ils soient volontaires ou non, ces mots nient nos émotions. Or, nos ressentis sont ce que nous avons de plus intime. Ils sont légitimes et non négociables. Les remettre en question, retourner la situation, faire culpabiliser, c’est violent. Les personnes hypersensibles le subissent d’ailleurs très souvent.
D’où l’importance de choisir un cadre sécurisant pour exprimer ses émotions. Il peut s’agir d’un proche en qui nous avons confiance, d’un thérapeute pour nous aider à comprendre nos ressentis, d’un coach pour apprendre à gérer différemment par exemple.
4. comment se protéger ?
Nous ne sommes jamais responsables de la violence que nous subissons. Et je tiens à préciser que toutes les formes de violence sont à exclure, car aucune n’est plus « acceptable » qu’une autre. Chaque situation étant différente, elle va nécessiter une réponse sur-mesure.
Au risque de me répéter, passer à l’action pour se protéger est difficile et peut prendre du temps. Particulièrement si l’agresseur place sa victime dans une situation d’emprise psychologique qui l’empêche d’agir pour sa propre protection.
Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que personne ne devrait avoir à se protéger de l’Autre. La responsabilité est toujours celle de l’agresseur et cela peu importe son histoire personnelle.
Malgré tout, avant même de subir une situation violente, nous pouvons toutes et tous déjà développer notre Intelligence émotionnelle, et notamment notre conscience de soi : cette compétence permet de reconnaître et comprendre nos propres émotions. Elle implique de comprendre les subtilités de chacune d’elles, leur cause et leur impact sur nos réflexions et actions, mais aussi sur celles des autres.
En se connectant à notre corps et nos ressentis, la conscience de soi nous aide à y voir plus clair : une boule au ventre, une envie de pleurer ou de s’isoler qui apparaît systématiquement (ou presque) après une interaction avec une personne sont des signaux corporels qui peuvent sous-entendre de la violence.
Vient ensuite le temps de poser les limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Verbaliser auprès de l’Autre les comportements et les mots qui nous font du mal, pour que la prise de conscience soit partagée.
Ces deux étapes ne sont pas chose facile. Dans certains cas, vous pourriez avoir besoin de vous faire accompagner par un thérapeute ou un coach de vie pour :
- Clarifier vos ressentis
- Distinguer l’amour du contrôle
- Identifier vos besoins et vos limites
- Déconstruire les schémas relationnels
- Dépasser la peur d’entacher la relation
- Affirmer vos besoins et poser vos limites
- Communiquer dans un cadre sécurisant
💡 Il y a un temps pour tout
Dans les cas de violence où votre santé mentale et votre intégrité physique sont en danger, le coaching a ses limites. Et il n’a pas vocation à remplacer une prise en charge thérapeutique, médicale ou juridique.
Dans un premier temps, il est donc indispensable de se faire accompagner et de trouver du soutien auprès de ces professionnel(les) pour en sortir. Par ailleurs, le collectif associatif La Maison des Femmes propose un accompagnement global des victimes de violences conjugales : prendre soin de sa santé, se mettre à l’abri dans un lieu sûr, faire valoir ses droits auprès de la justice, trouver un espace de parole.
Viendra ensuite le temps de la reconstruction pour reprendre confiance en vous, apprendre à vous affirmer et à dire non et retrouver un schéma relationnel sain et épanouissant.(J’en profite pour vous conseiller le film La Maison des Femmes justement, sorti en 2026, qui permet de comprendre l’accompagnement pluridisciplinaire que les femmes peuvent trouver auprès du collectif et remercier le personnel de ce travail précieux.)
Vous l’aurez compris, la violence peut prendre des formes différentes : parce qu’elle touche à nos émotions les plus intimes, parce qu’elle peut-être progressive mais aussi banalisée. La violence naît souvent d’une incapacité à gérer sa propre vulnérabilité. De fait, nous sommes toutes et tous concerné(e)s.
Se protéger de la violence est un chemin : apprendre à la comprendre pour ne pas l’excuser, apprendre à l’identifier même quand c’est inconfortable, et surtout apprendre à respecter suffisamment ses besoins pour ne plus l’accepter.
