Être en relation n’est jamais évident. Nos émotions, celles de l’Autre, ce qui se passe entre nous… cela fait beaucoup d’informations à assimiler, digérer et partager. À cela s’ajoutent des mécanismes inconscients, des jeux de rôle que nous pouvons tenir sans même nous en rendre compte par mimétisme, réflexe défensif, ou simple besoin de reconnaissance. Le triangle de Karpman modélise, de manière claire et implacable, ces rôles dramatiques dans lesquels nous sommes tous susceptibles de nous retrouver prisonniers. Alors en scène ! Rideau !
Au programme dans cet article :
- Qui est Karpman l’inventeur de ce triangle dramatique ?
- Quel est le principe du triangle dramatique de Karpman ?
- Et souvent les rôles tournent …
- Pourquoi ce schéma relationnel est dramatique ?
- Comment sortir du triangle dramatique de Karpman ?
1. Qui est Karpman l’inventeur de ce triangle dramatique ?
Amateur de théâtre, Stephen Karpman est un médecin psychiatre américain qui a voulu représenter, de manière simple et visuelle, les schémas relationnels et les rôles inconscients que nous pouvons tenir les uns envers les autres. Il les a observés à de nombreuses reprises dans son cabinet avec ses patients, et a constaté à quel point ces dynamiques étaient peu constructives. Et surtout, elles enferment les personnes dans un rapport de force parfois douloureux.
En tant que coach de vie, j’observe également très régulièrement ces mouvements inconscients dans mon propre cabinet et j’aime présenter à mes coachés ce qu’il se joue grâce à cet outil pour les aider à en sortir.
Tant que vous n’êtes pas conscient, c’est la vie qui fait vos choix à votre place.
— Carl Jung
2. Quel est le principe du triangle dramatique de karpman ?

Dans notre façon de vivre la relation à l’Autre, mais aussi la relation à nous-mêmes, dans ce dialogue intérieur que l’on entretient avec soi, on peut très vite basculer dans ce triangle dramatique. On y occupe le plus souvent un rôle dominant, mais il arrive aussi qu’on passe de l’un à l’autre en l’espace de quelques minutes seulement.
La Victime
C’est le point de départ du triangle : il y a toujours une personne qui se considère comme victime, ou que l’on considère comme telle.
Quand cela vient de sa propre posture, on peut la reconnaître facilement grâce au discours qu’elle tient : ce n’est pas de sa faute, elle n’a aucune responsabilité dans la situation qui l’a fait souffrir, le problème est toujours à l’extérieur — son manager, son ou sa conjoint(e), un voisin, une amie, etc. Parfois, cela va même plus loin, et le persécuteur devient la vie elle-même, ou la malchance.
La caractéristique principale est son impuissance. Elle ne peut donc rien faire pour s’en sortir, donc elle subit et se plaint sans que rien ne change. Selon elle, la solution ne peut venir que du persécuteur : il faut que ce qui la met en difficulté cesse.
Cette posture est très douloureuse car non seulement on souffre à l’instant T mais en plus on se sent prisonnier de la situation sans pouvoir agir.
Le Persécuteur
C’est l’élément perçu comme la cause des malheurs de la victime. Mais c’est aussi une posture que l’on peut adopter soi-même, lorsqu’on contrôle, dévalorise, accuse, critique ou ironise sur l’Autre.
Au-delà de la question de la moralité, la posture du Persécuteur est tout aussi défavorable que celle de la victime car attaquer l’Autre n’a jamais rendu personne heureux.
Le Sauveur
C’est celui ou celle qui ne peut s’empêcher d’aider, sans qu’on le lui ait demandé. Attention ce dernier point de la phrase est important, aider une personne qui vous a clairement formulé une demande, ce n’est pas incarner le rôle de sauveur dans le triangle dramatique, c’est l’accompagner car en vous formulant une demande elle ne se positionne pas en victime.
Le rôle du sauveur dans ce schéma relationnel est le plus « confortable » à occuper, car il nourrit une bonne image de soi : « J’aide l’Autre car il compte pour moi, je suis empathique et aimant(e) ». Les personnes ayant une faible image d’elle-même et d’estime peuvent assez naturellement glisser vers cette posture particulière.
Le problème, c’est qu’à force de s’occuper des soucis de l’Autre, on ne s’occupe plus des siens. (Le saviez-vous c’est d’ailleurs une des 5 formes de l’autosabotage ?) De plus, cela peut facilement se retourner contre soi : en voulant aider quelqu’un, on lui renvoie, sans le vouloir, le message qu’il ou elle ne peut pas s’en sortir seul(e). On le ou la place donc automatiquement dans une posture de victime, autrement dit on lui coupe les ailes, celles qui lui permettraient de puiser dans ses propres ressources. Alors qu’on voulait l’aider, on lui montre en réalité qu’on ne croit pas en sa capacité à s’en sortir.
Avez-vous déjà essayé de donner un conseil à quelqu’un qui ne l’avait pas demandé ? Et reçu une réaction… un peu vive en retour ? C’est exactement le principe de ce triangle : en voulant sauver une personne qui n’a rien demandé, on risque de devenir sa victime, et elle, notre Persécuteur.
Vous l’aurez certainement compris, ce triangle est donc “dramatique” car aucune de ces postures n’est agréable et constructive.
💡 Pourquoi nous faisons cela ?
Ah l’inconscient quand tu nous tiens ! Même si ce n’est pas évidemment en première lecture, à chaque rôle, il y a aussi des bénéfices cachés. Pourquoi cachés ? Car ils peuvent être culpabilisants socialement et pourtant tellement humains… C’est la raison pour laquelle la satisfaction que l’on va y trouver est refoulée dans l’inconscient. Par exemple, il peut y avoir : un plaisir à se plaindre, un évitement des responsabilités, un désir d’attention ou de reconnaissance, un soulagement à décharger de l’agressivité, ou sur un autre registre plutôt lié à des failles de l’estime de soi, un sentiment d’utilité car on ne se sentirait « bon à rien d’autre ».
Quelques pistes à explorer alors :
– Pourquoi je reste dans la posture de la Victime alors que ça me fait souffrir ? C’est-à-dire pourquoi je me plains de la situation depuis déjà longtemps sans tenter d’en sortir ?
– Pourquoi je “casse” la personne que j’aime avec ces discours rabaissants sans pouvoir me retenir ? Ai-je moi-même déjà entendu ce type de propos à mon sujet et de qui ?
– A quel(s) sujet(s) j’évite de me confronter en m’occupant des problèmes des autres plutôt que des miens ?
3. Et SOUVENT les rôles TOURNENT…
Petite illustration concrète : le triangle dramatique dans le couple
Imaginons Camille et Thomas. Camille rentre du travail épuisée, elle a eu une journée difficile et la maison est en désordre.
Camille
(en posture de victime)
« Je n’en peux plus, je travaille toute la journée et en plus je dois tout faire ici, je sature.»
Thomas
(en posture de sauveur)
qui ne supporte pas de la voir comme ça, se précipite : « Ne t’inquiète pas, laisse, je vais ranger, va te détendre. »
Sur le moment, Camille se sent soulagée. Mais quelques minutes plus tard, en passant dans le salon, elle voit que Thomas n’a rangé qu’à moitié, et pas comme elle l’aurait fait.
Camille
(en posture de persécutrice)
« Sérieusement, tu appelles ça ranger ? Si c’est pour le faire à moitié, c’est pas la peine. »
Thomas, qui s’attendait à de la reconnaissance pour son geste, se sent soudain rabaissé :
Thomas
(en posture de victime)
« Mais j’ai essayé de t’aider, et c’est encore mal ! De toute façon, je ne fais jamais rien comme il faut pour toi. »
Et là, soit Camille culpabilise et devient Sauveuse à son tour : « Mais non, c’est pas ce que je voulais dire, excuse-moi… », soit elle s’agace de le voir « faire la victime » et reste Persécutrice « Arrête, tu en fais toujours trop »… et le triangle continue de tourner.

En quelques minutes seulement, Camille et Thomas sont passés chacun par plusieurs rôles, sans même s’en rendre compte. Personne n’est « méchant » dans cette scène : Camille était réellement épuisée, et Thomas avait réellement de bonnes intentions. C’est justement ce qui rend le triangle si piégeux car il s’active souvent à partir d’émotions et d’intentions parfaitement légitimes.
Le problème, ce n’est donc pas « qui a commencé » ou « qui a raison » car comme on l’a vu, ce n’est pas une question de rapport de force. Le problème, c’est que tant que personne ne sort de ce schéma, la communication tourne en rond… littéralement.
4. Pourquoi ce schÉMA RELATIONNEL est dramatique ?
Parce que tant que nous sommes dans ces rôles, la communication ne peut aboutir à quelque chose de constructif. L’idée est de sortir de ce triangle c’est-à-dire de ce schéma dans lequel il s’agirait d’identifier qui est le “méchant”, qui est le “gentil”, qui a raison, qui a tort, en résumé de sortir d’une dynamique de rapport de force.
Il y a une situation dont il s’agit de sortir pour cela nous allons avoir besoin des uns des autres et chacun doit prendre ses responsabilités dans la dynamique en communiquant. L’important pour faire un pas vers soi et un pas vers l’Autre est de parler de ses ressentis, ses émotions, ses besoins sans accuser mais en cherchant des solutions pour sortir d’une situation douloureuse ou dysfonctionnelle. Ce qu’on ressent n’a pas à être justifié, ça a à être entendu et respecté.
On ne sort pas du triangle en cherchant qui a tort ou qui a raison. On en sort le jour où l’on décide de redevenir responsable de soi.
En connaissant l’existence de ces schémas relationnels typiques chez l’être humain, vous allez pouvoir les reconnaître dans vos propres dynamiques au quotidien. Et, c’est en en prenant conscience que vous allez pouvoir changer le fonctionnement et retrouver non seulement de la responsabilité mais aussi de la puissance et du pouvoir pour changer et améliorer les choses pour vous et entre vous.
5. comment sortir du triangle dramatique de karpman ?

Observer sans juger (ni soi-même, ni l’Autre)
Ce qui est décrit ici par Stephen Karpman est une tendance naturelle de l’être humain et donc universelle. Cela ne nous dit rien de qui nous sommes, par contre ce qui dit des choses de nous, c’est ce qu’on va en faire.
S’interroger différemment
Plutôt que de se demander si un jour le Persécuteur va arrêter ou comment faire pour qu’il arrête, la question serait plutôt : quelle est ma responsabilité dans le fait que cette situation se répète ? Qu’ai-je essayé pour que ça change ? Qu’est-ce que je peux faire, moi, pour faire évoluer la situation ? Quelles ressources je peux utiliser en moi pour que ça change ?
Utiliser l’empathie et faire confiance
Pourquoi cette personne vous voudrait fondamentalement du mal ? Qu’est-ce que je sais de sa vie en ce moment, de son histoire qui pourrait expliquer que nous ayons du mal à nous comprendre ? Cette relation est une relation à part entière, elle n’a pas de lien avec mes relations passées avec d’autres personnes qui, peut-être, m’ont blessé(e) ou trahi(e).
Être ferme sur ses besoins mais pas fermé(e)
Les besoins sont non négociables et vous êtes la meilleure personne pour savoir ce que vous ressentez et ce dont vous avez besoin. Mais attention dans la relation vous n’êtes pas seul(e), l’Autre a également des besoins et il s’agit de les prendre en considération, au même niveau que les vôtres, en restant ouvert(e). N’hésitez pas à vous référer à la méthode de communication non violente.
Faire des propositions de nouveau fonctionnement pour l’avenir
Être dans une relation, ce n’est pas fonctionner seul(e). Probablement que le futur fonctionnement à adopter ne sera ni 100% le vôtre, ni 100% celui de l’Autre – comme nous l’avons vu ce n’est pas un rapport de force, personne ne gagne, personne ne perd – mais une solution hybride que vous aurez trouvée ensemble grâce à votre créativité. Comment est-ce qu’on pourrait faire différemment la prochaine fois ?, Quelle(s) solution(s) on pourrait trouver qui prennent en considération tes besoins et les miens au même niveau d’importance ?
Rester à sa place et dans son espace de responsabilité
Vous n’êtes pas là pour changer qui que ce soit, votre responsabilité se limite à s’occuper de vous-même (et de vos enfants si vous en avez), ce qui est déjà beaucoup en soi 🙂
Lorsque je parle de “S’occuper de soi”, cela signifie prendre du temps pour et avec soi afin de savoir comment on va, ce qui nous fait du bien, ce qui au contraire nous blesse, pour ensuite être capable, lorsqu’on se sent prêt(e) d’en parler à l’Autre avec douceur mais fermeté afin d’avancer ensemble dans une relation aussi saine et équilibrée que possible.
