Ah, le fameux « Je le ferai demain » ! Nous y passons tous (moi, la première en repoussant la rédaction de cet article depuis plusieurs semaines déjà). D’ailleurs, il paraît que « demain est souvent le jour le plus chargé de la semaine » selon un proverbe espagnol.
Dans une société qui glorifie la productivité, repousser au lendemain devient presque un péché, celui de la paresse, jusqu’à se transformer en source de stress et de culpabilité pour certains d’entre nous. Pourtant, je préfère voir la procrastination, non pas comme un manque de volonté, mais comme une invitation à écouter ce qui, en nous, résiste à l’action.
Et si le vrai sujet de la procrastination n’était pas de la combattre, mais avant tout de comprendre ce qu’elle dit de nous ?
Au programme dans cet article :
- Qu’est-ce que la procrastination ?
- Les causes de la procrastination
- Accueillir la procrastination sans la juger
- Les outils pour amorcer le premier pas
1. qu’est-ce que la procrastination
Lorsque j’aborde un concept, j’aime bien commencer par son étymologie. Le terme « procrastiner » vient du latin crastinus, qui signifie « relatif au lendemain ». Il s’agit tout simplement de notre tendance à remettre à demain ce que nous pourrions faire aujourd’hui.
À première vue, on pourrait y voir une forme de paresse, condamnée comme l’un des 7 Péchés Capitaux de la religion chrétienne. Mais dans un langage plus courant, la paresse est définie par l’Académie Française comme une « disposition qui porte à éviter l’effort, le travail, à négliger de remplir ses obligations, à se complaire dans l’oisiveté », mais aussi comme un « amour du repos, du loisir, tranquillité du corps et de l’esprit. » Rien de condamnable, donc !
Vous le voyez par vous-même, paresse et procrastination ne racontent pas la même histoire : si la première relève d’un choix, d’une envie de repos, la seconde n’a rien d’un confort, ni d’un abandon moral. Je le vois bien en séance, rares sont les personnes qui prennent plaisir à procrastiner. Ce dernier laisse d’ailleurs très souvent sa place à la culpabilité.
Loin d’être une forme de paresse donc, la procrastination est plutôt une manifestation de notre inaction : quelque chose en nous résiste, involontairement. Le travail, la santé, les finances, les relations, les tâches administratives et ménagères, les discussions repoussées sans cesse… Chaque action à accomplir, chaque décision à prendre est propice à la procrastination. Et si cette résistance n’était pas un défaut, mais un signal ?
Comme souvent en gestion émotionnelle, la clé n’est pas de lutter mais de comprendre le message. Et notre cerveau y est pour quelque chose.
🔦 Notre cerveau privilégie le plaisir immédiat
Gestionnaire de nos émotions, le cerveau humain est un formidable ouvrier pour nous envoyer le bon message au bon moment. Il est aussi programmé pour rechercher la gratification immédiate. Autant vous dire que lorsqu’il perçoit une tâche ennuyeuse ou anxiogène, son système dopaminergique va plutôt nous orienter vers une activité plus plaisante. Notre cerveau choisit souvent le réconfort de l’instant, même s’il nous éloigne d’un bénéfice futur. C’est ce qu’on appelle en psychologie le « biais du présent ».
C’est le même mécanisme qui se met en place lorsque l’on parle de « procrastination active » : nous allons choisir de concentrer nos efforts sur des tâches secondaires pour éviter celles que nous devons cocher en priorité. Elle nous donne l’illusion de productivité, tout en évitant le sentiment de culpabilité.
Le résultat est alléchant : nous obtenons une récompense rapide à travers la réalisation d’une activité agréable ou d’une tâche secondaire. Le revers de la médaille, c’est que nous nous détournons de l’essentiel et nous renforçons le cycle de l’évitement.
2. les causes de la procrastination
Si nous repoussons certaines tâches plus que d’autres, c’est souvent qu’elles viennent toucher quelque chose d’intime. Car derrière la procrastination se cachent trois racines principales : émotionnelle, cognitive et physiologique.
La racine émotionnelle : perfectionnisme et peur de l’échec
Celle qui nous murmure à l’oreille : « Si je n’essaie pas, je ne peux pas échouer. » C’est une stratégie de protection inconsciente pour éviter la déception et le jugement de l’Autre. Elle se nourrit d’un manque de confiance en soi et d’une estime de soi fragilisée. Nous doutons de notre capacité à faire, nous attendons le « bon moment » avant de nous lancer. Le perfectionnisme s’invite dans l’équation : nous fixons la barre si haut que l’action devient paralysante. Et sans nous en rendre compte, nous nous autosabotons.
La procrastination n’est donc pas un signe de faiblesse, mais un moyen de nous protéger d’une peur plus profonde.
🔦 Autosaboteur, enchanté !
En psychologie, lorsque l’on parle d’autosabotage, on fait référence à des comportements inconscients qui « ont tendance à gêner l’accomplissement des objectifs ou buts » selon Psychologue.net. En d’autres termes, il s’agit de notre capacité à mettre des bâtons dans nos propres roues.
Sans surprise, la procrastination est un des mécanismes de l’autosabage, au même titre que :
– le perfectionnisme (“Ce ne sera jamais à la hauteur de mes attentes donc ça ne sert à rien d’essayer”),
– la généralisation (« J’ai déjà raté une fois, donc je raterai toujours. »)
– ou encore la personnalisation (« Si je n’y arrive pas, c’est que je ne vaux rien. »).
Notre cerveau tire une conclusion à partir d’un événement isolé, ce qui renforce notre peur d’agir et vient nourrir une stratégie d’évitement.
La racine cognitive : charge mentale et manque de clarté
Je l’ai évoqué en introduction : notre société valorise la performance. Au travail comme dans notre vie personnelle, les injonctions sociales nous poussent à être sur tous les fronts. Réussir notre carrière, être un bon parent, bien manger, faire du sport, être présent pour ses proches… Très vite, nos journées ressemblent à une succession de cases à cocher. Alors que notre cerveau cherche sans cesse à hiérarchiser et à organiser, il ne sait plus où donner de la tête.
Ici, la procrastination est un signe de trop-plein. Le reconnaître, c’est commencer à faire dégonfler la pression que l’on s’inflige.
La racine physiologue : fatigue et stress

Enfin, il y a des périodes de nos vies où le corps et l’esprit choisissent tout simplement d’appuyer sur le bouton « STOP ». Il ne s’agit plus de peur ou de confusion, mais d’un manque d’énergie : nous n’avons plus les ressources physiques et mentales nécessaires pour passer à l’action. Le manque de sommeil, le stress chronique, les déséquilibres hormonaux prennent le dessus. Habitués à être dans le « faire » constamment, nous oublions que l’énergie est fluctuante.
La procrastination devient un garde-fou, un peu comme si notre batterie interne passait en mode économie d’énergie pour éviter la surchauffe.
💡 La procrastination, symptôme de la dépression ?
Si le fait de remettre à demain s’accompagne systématiquement (j’insiste sur ce mot), et depuis plusieurs mois, d’un manque d’envie général, si aucune action ne vous semble possible car vous êtes épuisé(e), il ne s’agit plus de procrastination mais éventuellement d’un état dépressif. Il peut être accompagné par un manque d’appétit, des troubles du sommeil (trop ou pas assez) ou une irritabilité quasi permanente.
Si c’est le cas, je vous invite à consulter votre médecin généraliste.
Qu’elle soit émotionnelle, cognitive ou physiologique, la procrastination est un message à décrypter. Elle évoque nos résistances, nos besoins et nos limites. Comprendre ses origines et lui prêter une oreille attentive, c’est déjà changer la dynamique de blocage et d’évitement dans laquelle nous étions. Reste alors à apprendre à l’accueillir sans jugement.
3. accueillir la procrastination sans la juger
Les causes de la procrastination nous l’ont bien montré : la procrastination est avant tout un enjeu de régulation émotionnelle. Repousser une tâche revient à éviter l’émotion inconfortable qu’elle pourrait déclencher. En ce sens, notre cerveau cherche à nous protéger et nous faciliter la tâche par souci d’économie. L’évitement nous soulage dans un premier temps, avant de se transformer en culpabilité. La confiance en soi et l’estime de soi en prennent un coup, et le cercle vicieux de la procrastination poursuit son chemin.
En séance, je vois à quel point de nombreuses personnes associent « ne pas faire » à « ne pas être capables de faire ». Elles n’osent plus se fixer des objectifs car elles n’ont pas assez confiance en elles pour les atteindre. Cela renforce inévitablement la mauvaise image qu’elles ont d’elle-mêmes : « Je repousse, car je suis paresseuse et donc je ne suis pas une bonne personne. » La valeur qu’elles se donnent (l’estime de soi) en pâtit, au même titre que les Relations Humaines : comment accepter que l’Autre nous aime et croit en nous alors qu’on pense ne pas le mériter ? Si c’est votre cas, un coaching en confiance en soi peut vous permettre d’inverser la vapeur.
Afin de désamorcer ce cercle vicieux, la première question à se poser n’est donc pas « Comment arrêter de procrastiner ? » mais « Qu’est-ce que j’essaie d’éviter et pourquoi est-ce si difficile de m’y mettre ? ».
Pour vous aider à l’identifier, il existe un formidable outil : la roue des émotions. Grâce à un ensemble d’adjectifs qualifiant vos ressentis, vous pouvez facilement remonter vers l’émotion source. En observant cette roue émotionnelle par le prisme de la procrastination, nous pouvons constater que :
- Le mécontentement/la frustration d’avoir la responsabilité d’une tâche sans l’accomplir cache la colère ;
- Le sentiment de culpabilité de décevoir fait naître de la tristesse ;
- La crainte de se sentir inférieur évoque la peur.
Plus insidieux, l’ennui (du champ lexical émotionnel de la tristesse) est révélateur d’un manque d’alignement entre ce qu’on doit faire et ce que l’on veut faire. Car, si une tâche nous coûte autant, c’est peut-être tout simplement qu’elle ne nourrit aucun désir intérieur.
À titre d’exemple, certaines personnes sont parfaitement actives dans leur vie personnelle, mais s’effondrent dès qu’il s’agit de leur travail.
Si vous n’êtes pas (ou plus) stimulés par vos tâches professionnelles, il est peut-être tant de questionner vos choix de carrière pour explorer des pistes d’évolution ou de reconversion. Un accompagnement en coaching professionnel peut être une aide précieuse pour retrouver du sens et du désir dans votre travail.
Quoi qu’il arrive, la procrastination est un indicateur précieux : celui d’une émotion que nous n’avons pas encore réussi à traverser.
💡 Les trois réflexes face à la peur
J’aimerais revenir sur l’une des émotions : la peur. Je trouve que c’est une émotion particulièrement intéressante à comprendre, dans le cadre de la procrastination.
Pour faire simple, la peur est une alerte de notre cerveau pour nous aider à rester en vie, au sens littéral du terme. Face à un danger, notre système reptilien va adopter l’un des trois réflexes automatiques face à la peur (les 3F) :
– Fight (se battre)
– Flee (fuir)
– Freeze (se figer)
Ces réflexes primaires sont indispensables : lorsqu’un parent voit un inconnu s’approcher de son enfant (se battre), lorsqu’un randonneur va arrêter de bouger face à un ours brun (se figer), lorsqu’une personne va courir à l’opposé d’un incendie (fuir).
Mais ils sont un peu moins adaptés lorsque nous avons peur de préparer une réunion importante ou de décevoir un proche qui compte sur nous.
Or, vous me voyez venir : en ayant tendance à remettre les choses au lendemain, nous sommes finalement en train de nous immobiliser (Freeze) ou de les éviter (Flee) ! C’est alors le cerveau reptilien qui s’active, comme un animal instinctif, nous adoptons l’un des réflexes face à la peur, bien que celle-ci ne remette pas en cause notre survie. Or à ce moment-là, nous avons plutôt besoin de notre néocortex, la partie du cerveau qui organise les idées, planifie, vient solliciter notre Intelligence émotionnelle et nos capacités de communication.
4. Les outils pour amorcer le premier pas
Vous l’aurez compris, la solution pour désamorcer le cercle de la procrastination n’est pas dans la discipline, mais dans la douceur.
Ce n’est pas en tirant sur la salade qu’on la fera pousser plus vite.
— Proverbe
Or, comme l’évoque Charles Pépin, professeur de philosophie, dans un article sur le média Welcome to the jungle : « Ce qui donne confiance, c’est de passer à l’acte. » La priorité est de se réconcilier avec l’action, petit à petit.
Voici quelques pistes simples pour amorcer l’action en douceur, sans pression ni culpabilité :
- La méthode des 5 minutes
Prenez quelques minutes pour amorcer la tâche tant redoutée. Aucune obligation de la terminer, personne n’a gravi l’Everest du premier coup. Une fois lancé, le mouvement crée l’élan.
- La « Tiny Habit » (ou mini-habitude)
Associez une petite action à une routine familière déjà présente dans votre quotidien, pour la déclencher plus facilement. Comme par exemple, répondre à un e-mail après avoir bu son café.
- La visualisation positive
Projetez-vous dans le moment de la réussite pour faire comprendre à votre cerveau que vous serez pleinement satisfait(e) une fois que la tâche sera réalisée. C’est ce qu’on appelle l’ancrage, en sophrologie.
- L’appel à un(e) allié(e)
Engagez-vous auprès d’un proche dans la réalisation d’une tâche. L’idée n’est pas de devoir rendre des comptes mais de pouvoir compter sur un soutien bienveillant, qui partagera votre joie de l’avoir réussi.
- La technique des 3 D (Do, Delegate, Delete)
Prenez le temps de catégoriser vos tâches : est-ce que vous pouvez les confier à quelqu’un d’autre (delegate), les rayer car elles ne sont plus d’actualité (delete) ? Vous y verrez plus clair sur ce que vous devez vraiment faire (do).
- La reconnexion au plaisir
Transformez une tâche en petit défi ludique, comme un niveau à passer dans un jeu vidéo. Et récompensez-vous de l’avoir franchi ! Vous l’avez vu plus haut, le cerveau aime le plaisir immédiat !
J’espère que cet article vous aura prouvé que la procrastination n’est pas une forme de paresse, mais une incitation à analyser ce que notre cerveau veut nous dire.
Procrastiner, ce n’est pas ne rien faire. C’est se laisser le temps de comprendre, ajuster et se remettre en mouvement en douceur. En cessant de lutter, nous transformons la culpabilité en compréhension, et l’immobilité en écoute.
Parce qu’au fond, la procrastination ne nous empêche pas d’avancer : elle nous apprend à le faire autrement, dans le sens de nos besoins profonds.
